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La vie – les essentiels 1

Témoins

Jean Witt : “L’amour est plus fort qu’Alzheimer”

© Photos Raphaël Helle/Signatures pour La Vie
© Photos Raphaël Helle/Signatures pour La Vie

Durant 18 ans, cet ancien dominicain a accompagné son épouse, atteinte de la maladie d’Alzheimer. Tout au long de ce chemin de perte, ce « moine-époux », exilé, est remonté à la source de son amour pour Janine : Dieu.

Septembre 1994. « Où est Jean ? Tu ne l’as pas vu ? » Sidération. « Mais c’est moi ma chérie ! » Mon cœur bat la chamade. Janine, mon épouse ne me reconnaît pas. « Tu n’es pas Jean. Il faut appeler Catherine. » Cette dernière, sa fille, arrive sur le champ dans notre maison située en Alsace. Ce jour-là, j’ai comprends que plus rien ne sera comme avant. Divers signes avant-coureurs de la perte de mémoire étaient apparus depuis deux ans, sans pour autant nous empêcher de vivre normalement. Là, les troubles prenaient une autre ampleur. Après des examens médicaux, il m’a fallu accepter la réalité : il s’agissait bien de la maladie d’Alzheimer.

Dix-huit ans durant, j’ai accompagné mon épouse dans ce processus de perte. Perte de la mémoire, perte cognitive, perte des savoir-faire, jusqu’à ceux de l’enfance, perte de la locomotion. Puis,  perte de la parole, au bout de 7 ou 8 ans. Si Janine a perdu son langage, son visage, lui, est resté parlant. Jusqu’à la fin, elle nous a montré des signes de son identité – bien qu’ils devinrent de plus en plus tenus –, par des sourires, par son regard qui était toute ouïe, par son innocente beauté. Pour reprendre l’expression de certains à propos des malades alzheimer en fin de vie, son visage témoignait qu’elle n’était en rien une « machine physiologique en survie ».

« Comment est-ce que tu me vois ? » Telle fut sa question récurrente. Derrière cette interrogation, « M’aimes-tu encore, malgré ce que j’ai ? » « Auras-tu la force pour vivre avec moi ? » Malgré mes larmes, malgré ma tristesse, malgré des moments d’accablements, malgré toutes les difficultés, je n’en ai jamais douté. Au fil du temps, je n’ai plus eu besoin de signes, tels qu’un sourire ou un éclat dans son regard : j’avais intériorisé le visage parole de Janine en moi. « L’esprit raisonne, et l’âme résonne », a écrit François Cheng. « On ne se connaît pas et il y a quelque chose qui passe », m’a-t-elle dit un jour. Jusqu’à la fin quelque chose est passé, a résonné chez Janine et entre nous deux.

La mémoire implicite émotionnelle inconsciente perdure bien plus longtemps que celle explicite consciente. Pendant toutes années, j’ai su que je ne parlais pas dans le vide, en faisant cette distinction entre le dire et le dit. Je me souviens de ce jour où, en formation professionnelle, je l’ai eue au téléphone. C’était en 1975, elle n’était pas encore malade. « J’ai été si heureuse de t’entendre que je n’ai pas retenu ce que tu m’as dit. Je n’écoutais que ta voix et ta voix c’était toi », a-telle prononcé avant de raccrocher. Quand Janine, des années plus tard, ne retenait plus rien, elle pouvait encore reconnaître ma voix. Qu’est-ce qu’un nourrisson comprend des paroles de sa mère ? Il entend sa voix.

« Où est Jean ? » Au début, cette parole me faisait flancher. Tout s’écroulait autour de moi. Avec le temps, j’ai compris qu’elle était une déclaration d’amour. Valsant de la confrontation à la reconnaissance, il lui arrivait de me considérer comme un intrus à expulser de la maison, puis de me prendre pour mon propre sosie, ce qui me valait d’être traité de « salaud » ou de « menteur ». En cela elle m’exprimait ce qui tenaillait son cœur : retrouver son mari.

La plupart du temps, je représentais à ses yeux quelqu’un de cher avec qui elle voulait faire connaissance. Ses yeux étant empêchés de me reconnaître, Janine a fait de moi un confident à qui elle a raconté son amour pour Jean. « Où est Jean ? Tu ne l’as pas vu ? C’est un homme merveilleux et je ferai toute la ville pour le retrouver. » Elle partait dans le village, frappant aux portes : « Vous n’avez pas vu mon mari ? » Une fois raccompagnée, il lui arrivait de se jeter dans mes bras en me disant : « Où étais-tu ? J’ai eu si peur. » C’était à la fois décapant et merveilleux. Elle ne pouvait pas mentir : un malade alzheimer se donne sans fard. Christian Bobin a dit de cette maladie qu’elle « enlève ce que l’éducation a mise dans la personne et fait monter le cœur en surface. » Le cœur de Janine est remonté en surface. Si elle a prononcé cette parole au début de notre histoire « Je t’aime, tu sais tout », elle aurait pu me dire une fois dépendante « Je t’aime, tu fais tout ». Dans le rayonnement de son silence, j’ai pensé qu’elle m’avait légué tout le savoir de son amour et ne faisait plus rien d’autre que d’en vivre. Que d’aimer.

A l’image du Saint-Sacrement, Janine était présence aimante et silencieuse. St Thomas d’Aquin parle de la déité latente du Christ. L’identité de mon épouse était latente derrière ses apparences. Croire que Janine existait encore était presque un acte de foi. Je me devais d’aller au-delà du voile et l’aimer telle qu’elle se présentait chaque jour. Aller à la rencontre de cette âme pure, vierge du passé et du futur, sur la rive du présent, terra incognita. Un jour, ce voile sera linceul, resplendissant de la lumière de Pâques. Comme le dit Saint Paul, nous voyons Dieu « enigmate » aujourd’hui. Plus tard, nous le verrons tel qu’Il est. « Heureux ceux qui croient sans avoir vu ».

Si Janine m’a apparemment dérouté – de la vie religieuse – lors de notre rencontre, elle n’a cessé de me faire bifurquer vers Dieu. De me convertir, dans le sens de la métanoïa de l’évangile. Les malades Alzheimer se sentent en exil. En me répétant qu’elle voulait « rentrer à la maison », mon exilée bien-aimée m’a incité à chercher ma propre demeure. Suite à mon départ de chez dominicains, je m’étais absenté, éloigné de ma maison intérieure, là où siège le Christ. « Où habites-tu ? », me demandait-elle souvent. « Va vers toi-même ; quitte ton pays. » (Genèse 12/1), dit Dieu à Abraham. A l’image des pèlerins d’Emmaüs qui ne reconnaissaient plus le Christ, je me suis moi-même vu comme un Alzheimer spirituel, un Alzheimer de Dieu. Ma mémoire perdue, mes yeux aveuglés, je ne Le voyais plus. Aussi, lorsque Janine m’a souligné qu’elle n’arrivait plus à parler correctement, j’ai réalisé que c’était aussi mon cas : je ne parvenais plus à prier, tel le sourd-begue dans l’évangile (Marc 7, 31-37). « Ouvre-toi », lui dit le Christ. Je l’ai entendu comme une invitation à la prière, à une nouvelle alliance, tel le fils prodigue, ou fils Alzheimer.

Etre un moine-époux. Telle fut ma vocation. Alzheimer nous a dépouillé de l’histoire de notre amour, afin que je remonte à sa Source. « Je t’aime, tu sais tout ». Cette parole a peu a peu retenti comme venant de plus loin qu’elle : comme de Dieu. Je mesure à quel point mes vingt années passées chez les dominicains m’ont aidé à écouter mon épouse à un double niveau. A contempler dans le mystère de ses mots, dépassant parfois toute rationalité, des paroles-icônes, renvoyant à autre-chose qu’à elles-mêmes.

Mon itinéraire spirituel a été de faire de l’amour humain le sacrement de l’amour de Dieu. Alors que des mystiques comme Thérèse de Lisieux, ou Jean de la Croix ont eu ce lien direct avec « l’Epoux »,  il a fallu que je passe par le « tu » de l’aimée pour arriver au « Tu » de Dieu. En écho au Cantique des Cantiques, j’ai ainsi découvert que mon amour pour Janine était signe de celui de Dieu. Un amour transfiguré. Un jour j’interrogeai une moniale : « Comment concilier les deux ? » Elle m’a rétorqué que c’était la même chose. Je crois que nous ne peuvons aimer Dieu si nous n’aimons pas l’autre.

Cette maladie est un dépaysement. Elle est aussi un dépouillement. Pendant plusieurs années, Janine avait une conscience douloureuses de ses pertes. Un jour de mai 1996, elle a eu cette parole si profonde : « Qui est ce qui va m’aider ? Quand est ce qu’il y en aura un qui va se déshabiller pour m’habiller moi ? » Elle m’a ainsi fait comprendre que je ne pouvais l’aider qu’en acceptant d’être dévêtu moi-même. A son dévêtement subi, devait correspondre mon dévêtement volontaire, à l’image du Christ, qui a ôté ses habits lors du lavement des pieds. Serviteur, Il s’est dépouillé par amour, jusqu’au bout.

« Aide-moi à vivre », m’a dit Janine au début de sa maladie. « Je ferai tout mon possible. » « Aime-moi et tu y arriveras. » Si cette maladie ne nous a pas séparés, la mort nous séparerait-elle ? L’amour est plus fort qu’Alzheimer.

> L’écriture, lieu de la transcendance :

Tous les soirs, ce « moine-époux » a rejoint son épouse dans une solitude reliée. Après la journée écoulée auprès de sa bien-aimée, il a couché sur le papier leurs moments de vie et leurs échanges au quotidien. « Face à ce puits d’oubli, il a fallu que je construise un puits de mots. Les paroles de Janine méritaient absolument d’être gardées. “Si quelqu’un m’aime, il gardera mes paroles”, a dit le Christ. Mon épouse m’a d’ailleurs dit un jour : “Je n’ai pas mérité cela, je vais bientôt mourir. Tu diras ce qui s’est passé quand je serai passée. Ça, je le mérite.” » Au travers de ces lettres d’amour entre deux êtres totalement donnés l’un à l’autre, Jean Witt dresse « un itinéraire spirituel hors sentiers battus », selon l’expression si juste de Gabriel Ringlet. À l’écoute de ton visage, de Jean Witt, DDB. À commander page 58.

> Les étapes de sa vie :

1930 Naissance à Altkirch (Haut-Rhin).
1951 Entrée chez les Dominicains (diocèse d’Évry-Corbeil-Essonne).
1955-1957 Service militaire en Algérie.
1962-1970 Couvent de Lille puis de Strasbourg.
1970 Quitte les Dominicains.
1971 Mariage avec Janine.
2007 Son épouse devient totalement dépendante.
2012 Mort de Janine, en novembre.
2007 La Plume du silence. Toi et moi… et Alzheimer (Presses de la Renaissance).
2015 À l’écoute de ton visage. L’Ultime accompagnement d’une malade d’Alzheimer (Desclée de Brouwer).

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