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Dernières Nouvelles d’Alsace – Jacques Fortier

Édition – A l’écoute de ton visage Jean Witt, la becquée et l’envolée

Propos recueillis par Jacques Fortier02/02/2016

La maladie d’Alzheimer a peu à peu dépouillé, puis emporté son épouse Janine. Comme il l’a fait de son vivant dans La plume du silence , Jean Witt continue à écrire, « à l’écoute du visage » de la femme aimée.

Jean à Janine : « Les lignes de mon écriture sont les barreaux de l’échelle qui me mène à toi. » photo dna - jean-christophe dorn Jean à Janine : « Les lignes de mon écriture sont les barreaux de l’échelle qui me mène à toi. » photo dna – jean-christophe dorn

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-Vous avez accompagné Janine pendant dix-huit ans. Comment s’était révélée sa maladie ?

– Il y a eu des signes avant-coureurs : répétitions, pertes de mémoire, ce dont elle se rendait compte. Nous vivions normalement, avec notamment nos « matinées d’écriture » communes. Un jour, elle m’a demandé dans le couloir : « Où est Jean ? » Le cœur battant, j’ai dit : « Mais, c’est moi ! » « Non, tu n’es pas Jean ». J’ai appelé sa fille, son fils, et nous avons essayé ensemble qu’elle retrouve ses esprits. Elle a parlé de souvenirs. Nous avons écouté de la musique. Puis elle m’a demandé : « Où sont passés les musiciens ? »

– Vous donnez plein d’exemple dans vos deux livres de ces phrases qui sont des « pépites » poétiques…

– Janine parlait un langage profond, juste et imagé. J’ai été alors le scribe de son silence. Je l’ai accompagnée pendant dix-huit ans et j’ai vu l’évolution de sa maladie. Elle est passée par des phases d’irritation et de violence. Un malade d’Alzheimer, au début, ressent une grande frustration : il ne peut faire ce qu’il faisait avant. « J’étais une fille bien, et maintenant je ne suis plus rien », a-t-elle dit. Parfois, elle me considérait comme un intrus qu’elle voulait mettre à la porte.

– Ne plus être reconnu, cela vous a offert aussi de belles déclarations d’amour…

– Ses yeux étant empêchés de me voir, Janine a fait de moi son confident à qui elle a raconté son amour pour Jean. Son « Où est Jean ? » est revenu souvent. Il y a même eu : « Où est Jean, tu ne l’as pas vu ? C’est un homme merveilleux, je ferai toute la ville pour le retrouver. » Et elle partait dans le village à la recherche de son mari…

– Dans cette histoire commune, Janine a pu rester ici jusqu’à la fin. Bien des proches de malades d’Alzheimer n’ont pas votre disponibilité, ils n’y arrivent pas. Que pouvez-vous leur dire ?

– Même si on aime profondément son conjoint, il arrive qu’on ne tienne pas le coup. L’amour ne suffit pas, les nerfs peuvent craquer. J’ai eu la chance d’être en bonne santé, de bien récupérer par le sommeil. J’ai été aidé, après huit ans, seize heures par semaine, dans le cadre de l’allocation personnalisée d’autonomie, puis Philippe [le fils de Janine] est venu vivre les quatre dernières années dans notre maison.

– On sent, dans vos deux livres, la sympathie du village où vous vivez, Weitbruch, pour votre couple. Cela a compté ?

– La maladie ne nous a pas refermés sur nous-mêmes. Elle nous a ouverts sur le village, où Janine d’ailleurs ne cessait de partir et où il fallait la retrouver [sourire]. Elle cherchait sa maison, ne se sentant plus chez elle ici.

« Un lien beau et étrange »

– Ce « chez moi » qu’elle cherchait, c’était où ?

– Pour elle, c’était deux choses : rentrer à Weitbruch, dans sa propre maison – alors qu’elle y était –, mais parfois aussi rentrer dans la maison de ses parents, dans les Ardennes. « Ce qui m’ennuie, c’est que je perds la mémoire ; je crois que c’est parce que je suis maintenant absente depuis trop longtemps de la maison […] Quand est-ce que je serai revenue à moi-même ? » disait-elle.

– Ce qui vous a aidé, c’est l’écriture, la foi et votre amour pour Janine. Qu’est-ce qui vous a poussé à l’écriture d’un livre, puis d’un second ?

– Spontanément, j’ai eu envie de continuer cette écriture, que nous avions partagée. J’ai très vite compris qu’il me fallait retenir ce que disait Janine, ce que vous appeliez des « pépites ». Je les notais, puis les mettais au propre dans mon journal, en forme de lettres adressées à Janine. On écrit à quelqu’un qui est loin. Cela a préservé un lien, beau et étrange, puisqu’elle n’a jamais lu ces lettres et n’y a jamais répondu.

– Vous êtes croyant, vous avez un temps été dominicain. Ce qui s’est passé, vous en avez fait un chemin spirituel ?

– On me demande souvent si la foi a été une force. Je n’avais pas déjà la foi qui m’aurait permis de l’accompagner. C’était une braise sous les cendres, mais elle a été ravivée par l’amour et la maladie de Janine.

Ce « Je t’aime, tu sais tout », qui fut la parole inaugurale de notre amour, j’ai fini par l’entendre, venant de Janine, mais aussi de plus haut que Janine. Mais si je n’avais pas retrouvé la foi, j’aurais fait la même chose pour elle.

– Dans ce second livre, vous relisez tout cela à la lumière de l’Évangile. On ne peut pas ne pas rapprocher ce que vous dites de la « becquée » que vous deviez donner à Janine et l’Eucharistie chrétienne.

– J’emploie en effet l’expression de « becquée eucharistique ». Des amis allemands, elle pasteure, lui médecin, sont arrivés au moment où je donnais la becquée à Janine. Ils ont eu cette remarque. Je dois dire que la nourriture est restée le rapport le plus fort entre nous et que Janine m’a fait vivre tout cela de façon poétique. Moi, donnant la becquée à Janine, j’avais l’exemple des mésanges de notre jardin. Et je me disais : « Il faut que j’arrive à faire par amour ce que les mésanges font par nature ».

– Janine a-t-elle toujours été pour vous la femme que vous aimiez, pas l’«enveloppe» d’une femme déjà morte ?

– Non, jamais. Jusqu’à la fin, elle a eu un beau visage et quelque chose est passé jusqu’à la fin. Elle ne retenait rien du « dit », mais elle entendait le « dire », ma voix, celle de ses enfants, et son visage était pure écoute.

– Elle est aujourd’hui vraiment absente, et en même temps présente dans votre amour. Cette terrible maladie vous a préparé à cette absence-présence ?

– Si j’ai pu écrire à une femme qui ne m’a jamais lu et ne m’a jamais répondu, je peux aussi écrire à une femme qui n’est plus là. Si j’ai pu écrire à une Alzheimer, je peux écrire à une morte… Mais, au fond, je n’ai jamais écrit qu’à une vivante.

Jean Witt, A l’écoute de ton visage , éditions Desclée de Brouwer, 308 pages, 17,90 €.

Jeudi 4 février, 18 h 30 : rencontre au conseil départemental du Bas-Rhin, avec Jean Witt et le président Frédéric Bierry.

Vendredi 5 février, 17 h : mini-colloque à la librairie Kléber (salle Blanche) avec Jean Witt et le neurologue François Sellal ; lectures d’extraits par Cathy Bernecker et Philippe Spitz.

Samedi 6 février, 19 h 30 : rencontre à la Winstub Meiselocker, lors d’un dîner (25 €) avec Jean Witt. Lecture et échanges.

Dans les trois cas, inscription nécessaire sur le site laplumedusilence.org

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