Jean Witt dans son jardin à Weitbruch

Jean Witt

autobiographie - novembre 2015

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Parcours de Jean Witt ·
La cinquième partie de ma vie

 

Janine, malade d'Alzheimer à partir de 1994, ne me reconnaissait plus comme étant son mari. Cependant régulièrement, au cours des premières années de sa maladie, elle a cherché à savoir qui j'étais. En mai 1996, elle me dit :

- Raconte-moi ton histoire
- Je suis né à Altkirch dans le Haut-Rhin le 17 mai 1930. Mon père était tonnelier.
- Mon meilleur ami était d'Altkirch. Il s'appelait Jean Witt. Tu l'as connu ?
- Oui, je le connais bien …

J’ai donc raconté à Janine mon histoire que voici :

jean enfantMes parents parlaient l'alsacien, qui est donc ma langue maternelle. J'ai appris le français à l'école. Mais, de 1940 à 1944, pendant l'occupation allemande, le français était interdit à l'école et les cours se faisaient en allemand. Mes deux prénoms, Jean Claude, ont même été germanisés par les autorités allemandes. Je lis sur mon extrait d’acte de naissance que, selon un arrêté du 27. 2. 1941, j’ai dorénavant à porter comme prénoms Johann Eugen. C’était évidemment écrit en allemand. J’avais un oncle qui s’appelait Eugène, d’où sans doute le remplacement de Claude par Eugen. Johann, on comprend, c’est Jean. L’écrit allemand a été annulé le 21 mars 1945 par arrêté du Commissaire Régional de la République à Strasbourg.

Mon père aurait aimé que j'apprenne le métier qu'il exerçait. Mais comme j'ai fais de bonnes études, j'étais perdu pour la tonnellerie. Après le Baccalauréat Mathématique élémentaire je suis entré au lycée Kléber à Strasbourg en classe préparatoire aux grandes écoles (Math-sup et Math-spé). En 1951, j'ai été admis dans une école d'ingénieurs, mais ma route a bifurqué et je suis entré dans l'ordre des dominicains. Mes parents ne s'y attendaient pas, et moi non plus.

jean dominicainJ'ai fait des études de philosophie et de théologie au couvent d'études des dominicains (Le Saulchoir), études interrompues pendant deux ans – de 1955 à 1957 – pendant lesquels j'ai fait mon service militaire en Algérie. La guerre d’Algérie m’a évidemment marqué, comme tant d’autres… J'ai été ordonné prêtre en 1959, et ai exercé plusieurs ministères dans la région parisienne, à Lille et de 1962 à 1970 au couvent des dominicains à Strasbourg.

De 1962 à 1969, j’ai été aumônier pendant les vacances scolaires dans une maison de vacances familiales d’inspiration chrétienne, le Moulin de Champagne, près de Saverne, que Janine dirigeait. C’est là que je l’ai rencontrée. L’esprit était très ouvert. Il y avait des familles de tous les milieux qui y vivaient une belle expérience de partage tant au plan matériel (Les gens payaient en fonction de leurs revenus) qu’au plan spirituel. Tous s’y trouvaient à l’aise quels que furent leurs milieux sociaux et leurs opinions. J’y ai vécu une des plus belles pages de mon histoire.

Quand j’avais fini de parler à Janine de ma venue comme dominicain au Moulin de Champagne, elle me dit :

C'est étonnant. C'est le même parcours que celui de mon mari ! Tu n'as pas regretté d'avoir quitté les dominicains ? Tu aurais dû persévérer …

Janine m’aura fait bifurquer deux fois : la première fois quand nous nous sommes rencontrés au Moulin de Champagne, et la deuxième fois par sa maladie d’Alzheimer qui m’a ramené en quelque sorte à ce que j’ai quitté, la vie religieuse. Celle-ci est caractérisée par une règle. Or ma vie n’aura jamais été autant réglée que pendant les dix-huit années de la maladie de Janine, qui a requis toute mon attention. Janine est devenue pour moi un appel à vivre l’amour jusqu’au bout et à persévérer dans ce chemin.

J'ai quitté l'ordre des Dominicains en 1970 et me suis marié avec Janine qui, elle, avait divorcé en 1969. Nous avons acheté en 1971, année de notre mariage, l'ancien presbytère catholique de Weitbruch. jean 14Trois des derniers enfants de Janine y ont vécu quelques années avec nous.

J'ai exercé le métier d'analyste programmeur de 1970 à 1974. Puis, après une période de chômage, j'ai trouvé un poste d'Inspecteur de l'Apprentissage à la Chambre de Commerce et d'Industrie de Strasbourg, de 1975 à 1987. Ensuite, pendant 5 ans, je me suis associé à Janine qui depuis 1982 dirigeait une entreprise de formation dans le domaine de l'hygiène hospitalière et aux relations humaines dans les établissements hospitaliers publics et privés d'Alsace. Nous avons animé ensemble notre dernier stage à Colmar en 1993, et là Janine commençait déjà à avoir des troubles de mémoire, ce qui la desservait dans les échanges avec les stagiaires.

Mon histoire peut se partager en quatre périodes d’une vingtaine d’années chacune. La première période va de ma naissance, en 1930, à l’entrée chez les dominicains, en 1951. La seconde, ma vie comme frère dominicain, jusqu’en 1970. La troisième, ma vie d’époux avec Janine avant la maladie d’Alzheimer, de 1971 à 1994. Puis une vingtaine d’années avec Janine frappée par cette terrible maladie.

Le pouls de Janine a cessé de battre le 26 novembre 2012…

Jean Witt été 2015

Commence alors une cinquième période pour moi. Combien d’années durera-t-elle ? Comment se terminera mon histoire ?

Mais avant cela, comment ai-je vécu la quatrième période et les premières années sans Janine ? Je le raconte dans deux livres :

  • Jean Witt, La plume du silence / Toi et moi… et Alzheimer, Les Presses de la Renaissance, Paris, 2007 et Jean Witt,
  • À l'écoute de ton visage / L’ultime accompagnement d’une malade d’Alzheimer, Desclée de Brouwer, Paris, 2016.

La cinquième partie de ma vie

Que sera la cinquième partie de ma vie ? me suis-je interrogé après la mort de Janine, le 26 novembre 2012.

Avec la mort de Janine, le 26 novembre 2012, une période de ma vie s’est achevée. Une autre commençait. Que serait cette cinquième partie de ma vie ?

Je raconte l’essentiel de ce que j’ai vécu, et vis encore, pendant cette période, dans le troisième chapitre de mon livre À l’écoute de ton visage. Ce chapitre est intitulé « Toi ciel moi terre ».

J’y ai mis en exergue :

« Ce poème t’est adressé / Et ne rencontrera rien. »
— Jacques Roubaud, Quelque chose noir, Gallimard, 1986

« Par les fentes de l’éternité / Nous parlerons ensemble / Cherchant nos souffles / Peu à peu laissant nos voix / Se réaccorder / Toi ciel moi terre. »
— Anne Perrier, Lettres perdues, 1971

L’absence de mon aimée aurait pu me plonger dans le noir. Mais quelque chose est passé par les fentes de l’éternité.

J’ai continué d’écrire à Janine, et ce jusqu’à aujourd’hui. Comme me l’a écrit une amie :

« Vous avez durant tant d’années écrit à une absente encore présente ; pourquoi cesseriez-vous d’écrire à une présente désormais absente ? »

Si j’ai pu écrire à une Alzheimer, qui ne m’aura jamais lu, j’ai pu aussi écrire à une morte. Mais je n’ai jamais écrit qu’à une vivante.

Et puis, justement, j’ai écrit mon troisième livre, qui raconte la fin de vie de Janine et la manière dont j’ai commencé à vivre sans elle.

Le 4 décembre 2012, j’écris :

« Il neige depuis ce matin / Ta tombe n’est plus / qu’un monticule blanc. / Je me tiens là en silence… / Tes paroles m’arrivent / avec les flocons de neige. »

L’amie citée plus haut m’a répondu :

« Janine est devenue flocon de neige. / À ses côtés, lui écrivant toujours / Vous ressentez comme jamais / À quel point nos vies ne sont guère / Que des flocons d’être / Des flocons de neige qui / Augmentent en nous le silence. »

J’ai fait un certain nombre de conférences autour de notre vécu bouleversé par la maladie d’Alzheimer.

Pendant toute cette période après la mort de Janine, j’ai eu — et j’ai toujours — le soutien de Philippe, fils de Janine, qui vit avec moi depuis 2008.

Comment, aujourd’hui, vivrais-je seul, à 96 ans, dans notre grande maison de presbytère ?

Notre aide à domicile, du temps de Janine, après que je lui eus énuméré les quatre périodes, chacune de vingt ans, de ma vie, avait ajouté :

« La cinquième période sera de vingt ans avec Philippe. »

Nous y sommes presque…

Excellent cuisinier par ailleurs, Philippe est devenu mon « agent » pour la diffusion de mes derniers livres. À cet effet, il a créé et développe ce site.

J’ai connu quelques problèmes de santé, dont le dernier fut une fracture du col du fémur en octobre 2024. Heureusement, grâce à la médecine, ils ont tous été surmontés.

Je dois dire que je prends soin de moi, notamment grâce à mes promenades quotidiennes. Elles sont pour moi des moments de rencontre, d’émerveillement et de méditation.

En 2026, une autre page de notre histoire revient à la lumière. Labor et Fides publie Journal des vieux amants, le journal que Janine et moi avons écrit à deux pendant deux ans. Il précède, dans notre histoire, La plume du silence et À l’écoute de ton visage. C’est une nouvelle manière pour moi de faire entendre aujourd’hui encore la voix de Janine.

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